Les soldats blessés racontent l'embuscade, les combats, les erreurs...
Le monde du 20 août 2008
KABOUL ENVOYÉ SPÉCIAL
La France a connu, dans la soirée du lundi 18 août, ses premières lourdes pertes en Afghanistan, au cours d'une embuscade qui a coûté la vie à dix soldats français et blessés vingt et un de leurs camarades. Selon une source militaire en poste à Kaboul, les combats ont fait rage de 13 h 30 jusqu'à la nuit. Les derniers blessés ont été évacués mardi vers 2 heures du matin.
Les dix soldats tués appartenaient au 8e Régiment de parachutistes d'infanterie de marine (RPIMa), basé à Castres (Tarn), au 2e Régiment étranger de parachutistes (REP), basé à Calvi (Haute-Corse), et au Régiment de marche du Tchad (RMT), basé à Noyon (Oise).
Dès l'annonce officielle de leur décès, Nicolas Sarkozy a tenu à justifier la présence et l'envoi de troupes françaises sur le sol afghan. "La cause est juste, a déclaré le président français. C'est l'honneur de la France et de ses armées de la défendre. Au nom de tous les Français, je renouvelle à nos armées la confiance de la Nation pour remplir leur mission." Au même moment, interrogé par l'Agence France-Presse, un porte-parole des talibans revendiquait l'attaque. "Ce matin, a déclaré Zabihullah Mujahed, nous avons tendu une embuscade aux troupes de l'OTAN dans le district de Saroubi à l'aide de mines et de roquettes. Nous avons détruit cinq véhicules et infligé de lourdes pertes."
L'opération dans laquelle étaient engagés les soldats s'inscrivait dans le cadre de l'extension du mandat des troupes françaises en Afghanistan, et notamment dans la province de Kapisa, décision prise par le président Sarkozy après le sommet de l'OTAN de Bucarest début avril. Les soldats du 8e RPIMa, arrivés le 23 juillet en Afghanistan, figuraient à l'avant-garde d'un convoi, comprenant aussi des troupes de l'armée afghane et des forces spéciales de l'armée américaine, chargé de reprendre le contrôle d'une zone abandonnée aux insurgés entre les provinces de Kaboul et de Kapisa.
Au sein de l'état-major de l'OTAN, à Kaboul, on confirmait, mardi soir, que la mission de ce convoi consistait à sécuriser une route jusque-là considérée comme dangereuse et peu fréquentée entre les districts de Saroubi, appartenant à la région de Kaboul où se trouvent des troupes françaises depuis 2002, et de Tag Ab, dans la province voisine de Kapisa où a été affecté le nouveau contingent envoyé cet été par la France.
Cette route en lacet, interminable et idéale pour les embuscades, ne revêt, en soi, que peu d'intérêt stratégique, car on peut accéder à cette région, connue sous le nom de Kohistan, par d'autres voies. On note juste la présence d'un barrage dans le district de Saroubi. Cette mission consistait à faire le lien entre deux provinces désormais sous contrôle des Français.
Le chef d'état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin, a décrit, lors d'une conférence de presse à Paris, ce qu'il a décrit comme "une embuscade bien montée". "Arrivé à proximité d'un col, le chef de section a fait débarquer l'élément de tête de sa section pour aller reconnaître le site à pied." C'est à ce moment-là que "le feu nourri" des assaillants a surpris la patrouille. "Le chef de section a été blessé à l'épaule tout de suite, ce qui a contribué à la désorganisation", a ajouté le général Georgelin, pour lequel l'attaque a correspondu à "un schéma d'embuscade classique". Puis s'est engagée "une série de combats qui ont duré jusque tard le soir, sur un terrain extrêmement favorable à l'ennemi", selon le général, tandis que "les appuis aériens étaient apportés par la coalition".
Ce récit officiel paraît toutefois fort incomplet en comparaison des témoignages de soldats français blessés dans l'embuscade et rencontrés par Le Monde mercredi matin à Kaboul.
Le nombre de victimes s'expliquerait notamment, selon ces soldats, par la lenteur de la réaction du commandement et de sérieux problèmes de coordination. L'unité de reconnaissance chargée d'approcher le col à pied est restée sous le feu ennemi "pendant près de quatre heures sans renfort". "Nous n'avions plus de munitions pour nous défendre avec d'autres armes que nos Famas", raconte un blessé.
Les frappes aériennes de l'OTAN censées permettre aux soldats assaillis de sortir du guet-apens ont par ailleurs, selon les blessés, raté leur cible et touché des soldats français, de même que des tirs venant des soldats afghans positionnés en aval. Les communications radio ont par ailleurs été coupées avec les unités du Régiment du marche du Tchad, créant une grande frustration parmi les soldats coincés au col.
"Lorsque nous sommes arrivés à cinquante mètres de la ligne de crête, raconte un soldat, les tirs ont commencé. Ils n'ont pas cessé pendant six heures. Parmi les attaquants, il y avait des tireurs d'élite, ils étaient plus nombreux que nous et nous attendaient. On les entendait recharger leurs armes."
Les survivants à l'attaque s'interrogent également sur l'absence de mise en veille, comme c'est le cas pour ce type de mission à risque, d'une force d'action rapide. "Il faut près de trois heures pour arriver au col, suffisamment de temps pour que les talibans soient prévenus par des complices de notre arrivée."
Contrairement à la version officielle, les victimes ne sont pas toutes mortes lors des premiers tirs ennemis mais, selon les soldats interrogés, au fil des affrontements.
La région de l'embuscade, située au nord de Kaboul, a longtemps été sous l'emprise du mouvement islamiste Hezb-e-Islami du chef de guerre Gulbuddin Hekmatyar. Cette organisation y est toujours présente, mais l'implantation islamiste radicale s'est largement diversifiée. Hekmatyar est passé, comme Jalaluddin Haqqani dans l'est de l'Afghanistan, de la résistance à l'armée russe à la lutte aux côtés du mouvement taliban du mollah Omar.
C'est cette coalition d'insurgés, talibans afghans et combattants d'Hekmatyar, alliés aux talibans pakistanais et à Al-Qaida, qui a tendu un piège mortel aux soldats français.
http://www.lemonde.fr/web/video/0,47-0@2-3216,54-1085997@51-1049814,0.html
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Le monde du 20 août 2008
L'OTAN tenu en échec par les talibans
En deux opérations de grande ampleur, et presque simultanées, les talibans ont fait une spectaculaire démonstration de leur capacité de frappe contre le contingent de l'OTAN en Afghanistan : à Khost contre une base américaine, et à Saroubi (Est) contre un détachement de parachutistes français, faisant 10 morts. Les pertes de l'armée française lors de cette attaque sont les plus importantes jamais enregistrées lors d'une opération de combat depuis la guerre d'Algérie.
Ce regain d'offensive des talibans illustre avec acuité les difficultés de la coalition internationale en Afghanistan, rendues plus importantes encore, selon les experts militaires occidentaux, par le délitement du Pakistan voisin, où les insurgés disposent de bases arrière. Depuis le début de l'année, en Afghanistan, le nombre de tués parmi les soldats étrangers s'élève à 183, contre un total de 232 en 2007, l'année la plus meurtrière depuis le renversement du régime taliban en 2001. L'embuscade meurtrière tendue contre les forces françaises à Saroubi, à 60 kilomètres à l'est de Kaboul, s'est produite dans une région escarpée qui représente un verrou stratégique sur l'axe de pénétration des talibans entre le Pakistan et la capitale afghane.
Les troupes françaises du 8e Régiment de parachutistes d'infanterie de marine (RPIMa) venaient de commencer à se déployer dans cette zone depuis le 5août. Elles y avaient remplacé des soldats américains, conformément à la décision annoncée au printemps par Nicolas Sarkozy d'envoyer un bataillon supplémentaire de 700 hommes en Afghanistan. Ce nouvel activisme des talibans est attribué au fait qu'au Pakistan les insurgés islamistes agissent avec une mobilité croissante, lançant leurs opérations à partir des vastes poches qu'ils contrôlent dans les zones tribales frontalières de l'Afghanistan (les FATA, Federally Administered Tribal Areas).
Les talibans profitent du vide du pouvoir central au Pakistan, où la crise politique vient d'être marquée par la démission du président Pervez Musharraf.
Les islamistes bénéficient de réseaux de soutien réactivés au sein des services secrets militaires pakistanais (ISI), qui agissent comme un Etat dans l'Etat. Cette connivence est de plus en plus perçue par les services occidentaux comme la source principale des problèmes en Afghanistan.
EMBALLEMENT RÉGIONAL
Les talibans ont pour tactique en Afghanistan de "fixer" les troupes américaines dans les régions du Sud, en les soumettant à des attaques croissantes, tandis que de nouveaux groupes djihadistes, liés à Al-Qaida et protégés par l'ISI, se déploient dans les zones de l'est du pays, constatent des sources officielles occidentales. L'attaque de lundi à Khost est le deuxième assaut de grande ampleur mené contre une base américaine depuis l'attaque contre la base de Kandahar au cours de laquelle 500 talibans s'étaient échappés d'une prison.
La crise relève désormais d'un emballement régional, et non plus du seul face-à-face, en Afghanistan, entre un contingent international et une guérilla locale, constatent des sources officielles occidentales. Les tensions se cristallisent entre Pakistan d'un côté, Afghanistan et Inde de l'autre. Une partie de la hiérarchie militaire pakistanaise, animée d'un vieux réflexe obsidional, redoute l'apparition en Afghanistan d'une armée nationale équipée et formée par les Occidentaux, et réagit très mal à ce qu'elle perçoit comme une pénétration de l'Afghanistan par l'Inde (qui y ouvre notamment des consulats). Les responsables occidentaux constatent que l'armée pakistanaise, aux prises avec une insurrection talibane et inquiète que sa réputation se soit effondrée après le soutien qu'elle a prodigué à M.Musharraf, agit de moins en moins contre les islamistes. Ceux-ci lui fourniraient parallèlement des gages, en multipliant les attaques contre les forces afghanes de l'autre côté de la frontière. L'ISI est, selon les services occidentaux, à l'origine de l'attentat contre l'ambassade d'Inde à Kaboul, et il aurait vraisemblablement trempé dans l'attaque ayant visé en mai une parade militaire dans la capitale afghane.
En Afghanistan, tandis que les talibans engrangent les revenus de la drogue (auxquels s'ajouteraient des financements en provenance de réseaux salafistes basés dans le Golfe), le pouvoir du président Hamid Karzaï reste rongé par la corruption, en dépit des mises en garde qui lui ont été adressées lors de la conférence des donateurs à Paris, en juin. Hamid Karzaï a en vue l'élection présidentielle de 2009, et il protégerait l'enrichissement de certains proches, qui détournent une partie des aides étrangères. Face à cet écheveau de problèmes, la stratégie des Occidentaux, Etats-Unis en tête, semble être de "tenir" coûte que coûte, en s'efforçant d'augmenter les effectifs du contingent international, en poursuivant la formation de l'armée afghane, et en adressant des messages virulents à l'ISI. Mais les luttes politiques en cours au Pakistan rendent peu probable une vraie mise sous pression de ces réseaux opaques liés aux militaires. L'attaque subie par le contingent français, au moment même où il se renforçait et se lançait dans des opérations de combat au sol, constitue une déconvenue pour l'Elysée. Depuis le printemps, le risque encouru par les militaires dans cette zone de l'Est, où des djihadistes se regroupaient, avait été à la fois anticipé et redouté.
Nicolas Sarkozy a déclaré que la France ne relâcherait pas son effort en Afghanistan contre le "terrorisme". Les avions français basés à Kandahar effectuent chaque jour des sorties dans le cadre des opérations de bombardement menées par la coalition. L'une des questions qui se posent désormais est celle du renvoi en Afghanistan des forces spéciales françaises (200 hommes) que Jacques Chirac avait retirées en janvier 2007.
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20 Août 2008 à 21:53 dans
- Pakistan - Afghanistan
